Maxime Souvent

Au cœur de sa démarche ; le béton et le ciment. De prime abord, leur emploi revient à faire le choix de matériaux hostiles. Béton et ciment se sont répandus dans la ville, engloutissant la moindre tâche de verdure ; ils ont avalé le paysage urbain pour le cristalliser dans un semblant de roche, grise et rugueuse. La ville s’est ainsi érigée à partir du ciment et du béton, deux matériaux aux aspects visuels pour le moins similaires ; tellement omniprésents dans le quotidien des citadins qu’ils se sont fondus dans notre champ de vision. Contre toute attente, irrégulière comme l’est une surface de ciment, animée par un relief lunaire, là où l’œil macroscopique ne voit qu’un monochrome, gît pourtant dans la poésie du détail une hétérogénéité des formes. Pour les révéler, Maxime Souvent accorde aux deux matériaux toute leur souveraineté dans sa proposition plastique, en révélant leur picturalité ; ils deviennent alors les maîtres du dessin.

A partir de l’origine même du dessin à la fois trace fugace, marque d’un passage et circonscription d’une forme, tel que Pline l’Ancien l’a instauré dans la Fable du potier connue sous le nom du mythe de Dibutade, la pratique est repensée pour marcher sur ses limites et réengager sa définition propre. Le hasard est à l’oeuvre dans son travail, car ses gestes se limitent à un seul et même procédé ; enduire, faire sécher et décoller le ciment. Un processus à l’issue duquel naissent des dessins subtils, sans cesse différents, révélateurs de motifs de ciment. Selon les toiles, les traces de ciment s’apparentent plus ou moins à des paysages urbains ; à d’autres instants, ce sont des formes végétales qu’elles évoquent. Ainsi, se dévoilent arabesque d’une écorce, lyrisme d’une nervure de feuille, cerne d’un tronc; l’occasion de mettre en lumière la frénésie du détail végétal, à travers un matériau paradoxalement artificiel. A contrario, lorsque les tracés sont moins nombreux, laissant place à des aplats monochromes, les formes résonnent avec une esthétique citadine, celles du bâtiment, de l’immeuble, ou d’une construction architecturale plaçant le spectateur au pied du mur.

La démarche de Maxime Souvent est empreinte d’un jeu autour des paradoxes élémentaires. Transformer un matériau de support en un outil pictural, accorder une attention à l’objet de notre indifférence, occasionner l’emprunte de ce qui la supporte en temps normal, et la liste n’est pas exhaustive... De fait, c’est sans compter non plus sur l’intérêt porté au poids du matériau. En effet, la scénographie de l’exposition propose une confrontation entre des blocs de béton accrochés au mur, à l’instar d’un tableau, et une toile empreinte de ciment qui, laissée sur son châssis, est posée à même le sol.Dans cette configuration, les statuts sont renversés, les masses sont suspendues alors que les poussières de ciment sur papier sont disposée sur le sol, comme si elles pesaient lourd. La perception du spectateur est mise en branle, abolissant sur son passage les codes de l’apesanteur, renversant les présupposés sur la matière. La toile de ciment, au rendu aérien, s’affaisse contre le mur, tandis que les blocs de béton, lourds de leur matériau se suspendent à celui-ci ; ensembles, ils entendent surprendre et questionner le spectateur.

Hissé en haut d'un socle, c'est dans son impossibilité à se tenir que le dessin se présente, redéployant ainsi aux yeux du spectateur le pli, la légèreté, la finesse intrinsèque à son support, le papier, la toile. Dans une composition poétique, Maxime Souvent fait résonner la fragilité de la poussière de ciment à celle du support qui se plie, qui se froisse, se chiffonne et se déchire. Il engage un objet délicat redoublé par la finesse du socle qui l'élève. Car au cadre traditionnel qui vient achever le dessin, l'artiste a substitué le socle, certes ici épuré jusqu'à sa colonne vertébrale, une fine tige, opérant alors un glissement du statut de dessin à celui de sculpture. La sculpture, aujourd'hui plus encore, est un terme si général qu'on ne peut plus bien le définir, ni le circonscrire. Aussi, faut-il l'entendre ici comme œuvre en trois dimensions qui s'impose dans l'espace. Mais peut-être certains préféreront à la notion de sculpture, celle de structure ou d'installation ? Quoi qu'il en soit, le dessin a fait un pas au-delà de ce qui le définit ; tout en affichant sa bidimensionnalité, il s'empare de l'espace.


Adèle Le Garrec